JULES 4|4

1Suite et fin de notre feuilleton du mois de février, l’on apprend entre autres anecdotes que notre conteur-héros Jules, considère désormais Emmaüs comme la «Cour des Miracles» moderne, à lire absolument! 

 

Evolutions

Quand je suis arrivé à Emmaüs la moyenne d’âge des communautaires était de 45 ans, ils savaient travailler, ils avaient tous un travail. Maintenant avec le chômage, pour les camarades qui viennent, la moyenne d’âge est de 20 ans, il y en a qui n’ont jamais rien fait. Les 3/4 des camarades qui venaient, savaient tous travailler, mais maintenant il faut qu’on devienne professeur, il faut leur expliquer comment faire ceci, comment faire cela. Il faut leur donner le sens des responsabilités.

Quand je suis arrivé à Emmaüs, nous les pauvres types, on a fait le travail que la société n’a pas su faire, parce que l’Abbé Pierre nous a donné quelque chose que personne nous a donné ailleurs, d’être au service des autres. Nous, les tout petits, on était capable de construire des logements, que les biens nantis n’ont pas su faire, alors moi, ça m’a enthousiasmé, moi l’oublié. On a pu faire des logements sans être connus, avec les surplus des décharges les boîtes de conserve complètes parfois ; alors que ceux qui avaient des responsabilités au Gouvernement ont été incapables de le faire.

Et maintenant, les communautaires, ils ne sont pas aussi motivés que moi. J’ai eu cette chance extraordinaire, on logeait sous des tentes, j’étais pas payé, on nous payait 5 francs la semaine, les ¾ du temps on l’oubliait. On nous donnait des paquets de tabac, mais on ne nous donnait pas de feuilles. Quand on nous donnait des feuilles, on n’avait plus de tabac. Dans le temps je disais : « Celui qui n’aura pas de pipe, aura du tabac et celui qui aura du tabac, n’aura pas de pipe ! ».

Maintenant les camarades qui viennent à la communauté ils trouvent la table mise, le buffet. S’ils participent à la construction, ils commencent à aimer leur communauté, c’est plus pareil.

Continuer … et inventer

Mon avis, à moi, il faut continuer Emmaüs. Emmaüs est fait pour accueillir les camarades ; il faut continuer à faire les communautés mais d’une autre manière. Parce que le camarade qui vient à la communauté, maintenant, il a 20 ans. Moi, mon avenir est derrière moi, j’ai bientôt 70 ans ; mais quand il y a un camarade qui a 20 ans, qui n’a jamais travaillé : toute sa vie dans une communauté, ce n’est pas possible. Il faut qu’il se marie. C’est normal qu’il se marie, qu’il ait des enfants.

Il faut inventer, faire marcher nos matières grises, pour pouvoir faire quelque chose. Alors, je crois qu’il faut continuer, mais continuer d’une autre façon, créer de l’artisinat. Ou faire ceci : on ramasse des tonnes et des tonnes de papier, en ce moment, pourquoi on ne ferait pas des usines Emmaüs, pour donner du travail à ces gens-là, pour leur donner les moyens de vivre, que ça leur serve de marche-pied ?

Moi je dis qu’Emmaüs, c’est un peu la « cour des miracles » moderne. Dans le temps, il y avait les gueux.

Heureux d’être resté

Ce qu’il y a de bien à Emmaüs, c’est qu’on ne travaille pas tout seul : si on travaille tout seul, on se casse la gueule. Moi, je suis d’accord qu’il y ait des comités d’amis pour travailler ensemble ; on les prend comme ils sont, dans les comités ils ne sont pas toujours marrants, mais quand même il faut bien qu’on s’adapte, qu’on arrive à s’entendre, et souvent on s’entend bien, et à travailler pour les autres.

Tout seuls, nous les chiffonniers, on ne peut rien faire, mais aidés par les autres, par les comités d’amis, on fait des choses fantastiques.

Je suis d’accord avec vous, parce que pour faire des communautés ce n’était pas facile, il faut trouver des responsables, il faut faire confiance aux hommes, il n’y a que comme cela qu’on peut réussir. Si on ne fait pas confiance aux communautaires, on ne fait rien C’est la confiance réciproque. Et s’il n’y a pas la confiance réciproque avec les amis, on ne fait rien. Mais s’il y a la confiance réciproque, on fait des choses extraordinaires.

A un moment donné je voulais partir, j’ai réfléchi : « Si je pars, je vais être un anonyme. Tandis qu’à Emmaüs, je suis toujours un anonyme, mais je suis toujours au service des autres ». J’ai crée des communautés, c’était mon souci, car arrivé à Emmaüs, je pensais à rien, je pensais à moi, mais depuis 35 ans je suis heureux d’être resté à Emmaüs, de pouvoir continuer à fonder de nouvelles communautés, mais aussi, je dis ça aux responsables : il faut pas qu’ils pensent seulement à eux, il faut qu’ils pensent aussi aux autres, de recevoir, de former des hommes pour qu’Emmaüs demain puisse continuer.