JULES 3|4

2Voici désormais le troisième et avant dernier volet de notre feuilleton, ou nous découvrons les questionnements de Jules, – de l’itinérance à la relève – en passant par les  «Papillons blancs »

Communauté missionnaire

Ce qui est bien, ce qui est extraordinaie, à Emmaüs, c’est pas de bien fonder les communautés, mais c’est de porter le message de l’Abbé Pierre, de voir qu’il y a autre chose que soi-même. Il y a autre chose, je ne peux pas bien le définir, mais quelque chose.

Je vais te dire pourquoi je n’aimais pas les communautés fixes : parce que on s’encroûte. Le petit train-train familial, je ne conteste pas. Entre contester et constater ça fait deux mais j’ai constaté qu’on s’encroûtait, qu’on devenait pantouflard.

Une communauté itinérante, c’est un peu une communauté missionnaire, on éveille les consciences, on bouscule le monde, on réalise quelque chose pour le Tiers Monde, tout ça. L’Abbé Pierre, c’est lui, il faut qu’on le sache, qui a fait le premier établissement pour l’enfance inadaptée, pour les handicapés physiques à Montebourg. On a eu des handicapés physiques qui étaient rejetés par la société, un rien du tout, et c’est là qu’on a vu vraiment qu’il y avait des problèmes : alors on a voulu faire quelque chose, on nous a demandé si on était d’accord de travailler pour les handicapés les « papillons blancs », pour tout ça. Moi aussi j’étais d’accord pour faire ça. Dans une communauté classique, on ne pouvait pas le faire, c’était possible, mais pas la même chose qu’une itinérante. Les communautés missionnaires, c’est ça les itinérantes, le vrai message, et moi, j’adorais ça.

Moi j’ai fait 20 ans d’itinérante, j’en faisais partie en 1956, on a fait l’enfance inadaptée, les Papillons Blancs, mais on a travaillé beaucoup pour l’Afrique. On a travaillé pour le Cameroun, pour les étudiants du Cameroun qui n’avaient pas d’école, ils faisaient leurs devoirs sur la place publique, ils n’avaient pas de local ; moi j’ai travaillé plus d’un an pour le Cameroun, pour pouvoir faire des écoles, et j’aimais bien parce que le travail dans l’itinérante, c’était diversifié.

Dans une communauté c’est bien de continuer, quand tu m’as parlé de l’Inde, j’étais enthousiasmé de travailler pour l’Inde parce que vraiment les surplus en France c’est bien, mais malgré tout, je pense qu’on meurt de faim dans les pays sous-développés, et c’est pour cela qu’il faut que les communautés continuent à travailler pour les pays sous-développés. En France on ne manque de rien, mais bientôt, c’est nous qui allons être sous-développés.

Pour les vieux camarades

Il y avait 5 communautés à Rouen ; à la suite du passage de l’itinérante, il y a eu la communauté Notre-Dame-de-Bondeville, et c’est là qu’on a hérité Esteville de M. Lanfry. Il avait vu qu’il y avait de vieux camarades, on lui avait expliqué que c’était un problème pour nous : les vieux camarades, à partir d’un certain âge où ils peuvent aller ? Et il a donné ce domaine dont il était légataire universel. Une vieille dame lui avait dit : « Vous donnerez pour une œuvre charitable ». Elle est morte au bon moment, c’est nous qui l’avons hérité. Et l’Abbé Pierre l’a habité.

Quand il a donné Esteville, Monsieur Lanfry, moi, j’étais à Notre-Dame-de-Bondeville, dans une ancienne briqueterie. Monsieur Baron a donné 4.000 m2 à Notre-Dame-de-Bondeville pour faire la communauté. Mais tant que j’étais en itinérante, l’Abbé Pierre venait d’Esteville chercher des briques. Quelque fois M. Lanfry et M. Baron étaient là, on allait demander gentiment si on pouvait prendre les briques cassées. Alors, il nous a dit : »Il n’y a pas de problèmes, vous pouvez les prendre ». Alors, j’ai dit gentiment comme ça : « Monsieur Baron : si on en casse quelques-unes, on pourra les prendre !!! » C’était pour faire Esteville ; parce qu’il n’y avait qu’une pièce qui était habitable. Maintenant, c’est bien, mais à l’époque, juste une pièce. Alors l’Abbé Pierre descendait avec une petite camionnette chercher des briques ; il en prenait, et « combien vous nous permettez d’en casser ? »

Détresse ignorée

Et puis on a fait le grand ramassage de Rouen : 120 communes. Il n’y en a pas beaucoup qui savent pourquoi on a fait ce grand ramassage de Rouen. A l’époque, on ne parlait pas beaucoup des handicapés. On a fait ce grand ramassage avec les parents des « papillons blancs », on leur a demandé qu’ils rentrent dans le comité et on a fait les 120 communes pour faire connaître la détresse de l’enfance inadaptée et des handicapés physiques. Ca a marché et une partie de l’argent a permis de faire des foyers un peu partout dans la Seine-Maritime.

C’est pour ça qu’on a fait ce grand ramassage à Rouen : le même jour 3.600 véhicules dans 120 communes. Quelque chose de spectaculaire, pour bousculer un peu l’Administration, tout ça, pour qu’on puisse connaître la détresse des autres, ceux qui ne sont pas comme les autres.

Voilà, et moi, j’adorais faire ça, on avait fait des réunions le soir avec une « boîte à musique », passé des diapos : il fallait raconter, causer, c’était fatigant à la fin, tous les soirs. Une journée de travail, le soir aller faire des réunions, revenir à minuit, se lever à 7 heures, mais on le faisait de bon cœur parce qu’on savait que c’était pour quelque chose de concret.

Enthousiasme des jeunes

Beaucoup de jeunes étaient venus nous aider. On partait dans un autre coin, puis les jeunes ont demandé à Paul, mon responsable de l’époque, comment ça se fait que on pourrait pas faire quelque chose pendant leurs vacances. Ils avaient des moments où ils s’ennuyaient, ils allaient un mois au bord de la mer, puis ils s’ennuyaient. Ils avaient été marqués par Emmaüs, et demandaient si on pouvait pas trouver un système où ils pourraient travailler pendant les vacances : et c’est là qu’on a fait des camps internationaux de vacances.

Les premiers ont été faits à Rouen, alors il y a eu beaucoup de jeunes, et l’année d’après, avec mon responsable Paul, on est allés dans la Manche, on a fait toute la presqu’île du Cotentin et c’est comme ça que débutent les camps. Mais les jeunes, c’est extraordinaire, ont été enthousiasmés. Il y a 3/4 des jeunes, plus de 90%, si on leur donne très vite quelque chose de concret, ils sont enthousiasmés.

Maintenant je suis trop vieux pour faire les camps, mais c’est dommage qu’on puisse plus continuer cela à Emmaüs. Il faudrait trouver le moyen de faire quelque chose, parce que les jeunes, ils ont un cœur extraordinaire. Depuis 20 ans que je fais les camps, j’ai été frappé, moi, par leur ardeur au service des autres. Ils n’étaient pas matérialistes, ils étaient intéressés à faire quelque chose pour les autres. Je peux pas bien m’expliquer mais, moi, j’ai découvert que les jeunes, ils étaient drôlement généreux.

Tous les ans il y avait 20, 30, 40 jeunes dans les camps que j’organisais ; ça marchait, c’était concret, ils suivaient, ils aidaient : « au moins là, Jules tu nous fais faire quelque chose, tu es crédible ; il faut continuer, Jules, de faire cela ». Mais c’est pas possible, je commence à devenir vieux, l’Abbé Pierre aussi commence à devenir vieux. Il faudrait qu’on trouve la relève, qu’on trouve quelque chose à faire, parce que vraiment les jeunes sont capables de faire quelque chose d’extraordinaire aussi. Et puis j’adorais cela, quand j’avais 70 ans, avec eux je me sentais 20 ans…