JULES 1|4

2Durant le mois de février, la lecture d’un feuilleton vous sera proposée en quatre volets retraçant l’itinéraire de Jules, compagnon charismatique de la première heure de l’abbé Pierre, ce feuilleton est précédé d’une introduction de Georges Chevieux, ancien responsable de la Communauté d’Emmaüs de Genève.

« J’ai rencontré JULES en avril 1964 à mon arrivée à la communauté d’Emmaüs de Rouen il était un personnage historique. Il avait participé à l’hiver 1954, les communautés itinérantes, il préparait le grand ramassage de l’été 1964 à Rouen, il était déjà, en 1964, un des plus anciens responsables de communautés. Il a été jusqu’à sa mort un important acteur de la vie d’Emmaüs, un fidèle de l’Abbé indéfectible pour les beaux jours mais aussi les jours d’orage et de gros temps et là nous étions moins nombreux mais Jules était présent. Un seul défaut il était un peu sourd si bien que nous avions toujours l’impression qu’il criait. »

Georges Chevieux

JULES, UN COMPAGNON D’EMMAUS

J’aurais pu aller ailleurs

Jules : Si je me souviens bien, j’étais arrivé en 1952, au mois de décembre, vers le 9 je crois, oui le 9 ; je venais d’être débauché dans une société qui s’appelait La Ferroviaire ; ils m’avaient débauché comme ça, puis j’aurais pu aller ailleurs, mais je ne sais pas, j’avais attendu avec un camarade qui m’a dit : « On va aller chez l’Abbé Pierre ». Je lui ai dit : « Qu’est-ce que c’est que l’Abbé Pierre ? » Il m’a dit : « C’est un chiffonnier ! » J’avais entendu parler que l’Abbé Pierre avait gagné à Quitte ou Double 250.000 francs et qu’il faisait des maisons mais je ne savais pas que ça existait vraiment. J’ai demandé au camarade où c’était, « il est à Neuilly Plaisance ». Bon, allons-y alors à Neuilly Plaisance ».

On a pris le bus No. 113 à Vincennes, on est arrivés au Carrefour de la Mal Tournée, puis on a demandé où était l’avenue Paul Doumer. Et en arrivant avenue Paul Doumer, mon camarade me dit : « J’ai réfléchi, j’y vais pas ». Moi, je dis : « Mince, on est arrivé là, tu me laisses tomber là ». Il m’a dit : « Ben, vas-y tout seul ». Je suis rentré : un Belge, le Docteur Rebufa, était à l’accueil. Il m’a dit : »l’Abbé Pierre n’est pas là, attendez un peu ». J’ai attendu, oh je ne sais pas, une demi-heure, trois quarts d’heure, et j’ai vu l’Abbé Pierre qui est arrivé. Il était encore en soutane à ce moment-là, il avait son grand capuchon. Il m’a dit : »J’ai besoin de toi, tu travailles » ; il ne m’a pas demandé mes compétences, il ne m’a rien demandé, il m’a dit : »Est-ce que tu veux aller travailler sur une décharge, sur la gadoue ? »

Sur les « gadoues »

Il m’a emmené dans une voiture à Pontault-Combault où je suis tombé sur une ancienne pépinière complètement désaffectée, avec des roulottes un peu partout. Je suis tombé des nues, je croyais que c’était autre chose que ça j’ai dit : « On va habiter dans des roulottes ». Alors on m’a mis dans une tente et puis le lendemain matin, je me demandais ce que je faisais là à 34 ans. Je réfléchissais et puis j’ai vu le responsable, Bernard Couchenot et sa femme Michèle. Il m’a dit ce qu’on allait faire : on va sur les décharges ramasser des bouts de ferraille pour faire vivre les familles là. Alors j’ai demandé qui étaient tous ces gens qui étaient là dans les roulottes. Il y avait au moins une quarantaine de roulottes, une centaine de gosses

Je me suis dit : « Qu’est-ce que je fais là dedans ? Et là, d’un seul coup, sur la décharge, en travaillant, j’ai découvert quelque chose d’extraordinaire. C’est pas facile à expliquer, parce que moi je ne suis pas un intellectuel, je ne suis qu’un manuel. Je savais bien travailler de mes mains, tout çà, alors j’ai travaillé, j’ai ramassé des boîtes de conserve, de tout et c’est là que je me suis aperçu vraiment de la société de consommation. Dans une décharge, on trouvait des pains, des boîtes de conserve, de tout, et on s’est aperçu qu’on était vraiment utile ; avec le produit de nos ventes, on pouvait faire quelque chose pour les familles. Parce que je me suis renseigné, j’ai demandé pourquoi ces familles étaient là, pourquoi qu’on était comme ceci, pourquoi il y avait des camarades qui étaient comme ça.

Je pouvais être utile

Et puis moi, vraiment je ne suis pas un clochard, j’ai jamais été clochard de ma vie, j’ai jamais vagabondé, j’ai toujours eu un travail fixe, tout ; j’aurais pu me reclasser ailleurs, mais, je ne sais pas, il y a une force qui m’a permis de rester là, de travailler ; c’est pas facile à expliquer, parce que j’ai découvert quelque chose, que je pouvais être utile. Avant, je travaillais pour moi, j’étais célibataire, parce que c’était tout de suite après la guerre, j’ai été prisonnier de guerre sept ans. J’ai été très malade, j’ai attrapé une bronco-pneumonie en Allemagne, j’avais pas été soigné et j’ai eu du mal à me réadapter, et je suis tombé à Emmaüs.

Puis je suis parti, parce que j’avais trouvé un petit peu de boulot quand même : j’ai travaillé chez un ferrailleur qui achetait à l’Abbé Pierre, mais j’ai resté que 1 mois ou 2, pas plus, et je suis revenu à Emmaüs. J’ai trouvé plus utile de travailler à Emmaüs que chez un patron. Et puis après on a fait ce qu’on a appelé « l’Insurrection de Bonté ». J’ai été pris dans l’engrenage, on squattait, on a été un peu partout, j’ai été travailler à Bois-l’Abbé, à la Queue-en-Brie, j’ai été pour l’Opération de Bonté dans les bois de Pomponne. C’est fantastique. Tu me poses des questions à brûle pourpoint là, mais je te réponds comme je peux.